Depuis avril 2025, les centres médicaux privés turcs ne peuvent plus programmer une césarienne sans motif médical établi. La mesure, publiée au Journal officiel le 19 avril 2025, est directe : « Planned Caesarean sections cannot be performed at a medical center. » Derrière cette phrase, il y a un chiffre qui explique tout : la Turquie affiche le taux de césariennes le plus élevé des pays de l’OCDE, avec 615 interventions pour 1 000 naissances vivantes en 2023, selon les données de l’organisation.
De 21 % à plus de 62 % en vingt ans
En 2002, un peu plus d’une naissance sur cinq se faisait par césarienne en Turquie. En 2022, c’était plus de trois sur cinq : le taux est passé de 21 % à 62,8 %, selon le ministère de la Santé turc. Sur deux décennies, la césarienne est passée d’une intervention d’exception à la modalité d’accouchement la plus fréquente dans le pays.
Cette progression ne s’explique pas par une dégradation de la santé des femmes enceintes. Elle reflète une évolution des pratiques, des incitations économiques et d’une organisation du système de soins où programmer une naissance devient, à un moment, plus simple qu’accompagner un travail naturel.
Le secteur privé, là où la dérive est la plus visible
La loi ne s’applique pas à l’ensemble du système de santé turc, mais spécifiquement aux établissements privés. Ce périmètre n’est pas arbitraire : dans certains hôpitaux privés, le taux de césariennes atteint 78 %, toujours selon le ministère de la Santé. Ce chiffre représente un plafond observé, pas une moyenne, mais il dit quelque chose de concret : dans ces structures, la grande majorité des accouchements se fait sous bistouri.
La logique économique du secteur privé y joue un rôle. Une césarienne programmée est plus prévisible qu’un accompagnement du travail, dont la durée varie d’une femme à l’autre et mobilise du personnel de façon moins contrôlable. Du côté des familles, la possibilité de choisir une date rassure certaines futures mères. Ces deux dynamiques se sont renforcées mutuellement pendant des années.
La loi d’avril 2025 ne supprime pas la césarienne. Elle pose une condition : un motif médical doit être établi pour qu’une clinique privée puisse la programmer. Une césarienne reste légalement possible dès lors qu’une indication médicale le justifie – présentation par le siège, placenta praevia, souffrance fœtale, antécédents chirurgicaux, et d’autres situations que le praticien évalue. Ce qui disparaît, c’est la possibilité de la planifier sans aucune de ces raisons.
Ce que dit l’OMS sur le taux raisonnable
L’Organisation mondiale de la Santé a établi une position de référence sur la question : au-delà d’un certain seuil, augmenter le taux de césariennes n’améliore plus les résultats pour la mère ni pour l’enfant, et peut au contraire multiplier les risques – complications post-opératoires, adhérences, difficultés pour les grossesses suivantes. L’OMS ne fixe pas de taux idéal unique, mais indique que les bénéfices attendus disparaissent lorsque le recours à la césarienne dépasse ce que la situation médicale de la population justifie.
Avec 62,8 % en 2022, la Turquie se situe très au-delà de ce que les données épidémiologiques mondiales associent à une amélioration de la santé maternelle et néonatale. Le pays n’est pas dans une situation où chaque césarienne supplémentaire sauve une vie – il est dans une situation où une grande partie de ces interventions n’ont pas de justification médicale identifiable.
Choix ou pression du système ?
La question mérite d’être posée franchement : une femme qui préférait accoucher par césarienne dans une clinique privée turque perd-elle un droit avec cette loi ?
La réponse dépend de ce qu’on entend par choix. Quand un système de soins privé oriente systématiquement vers la césarienne – par la façon dont les consultations prénatales sont conduites, par les délais proposés, par les tarifs pratiqués – le « choix » de la patiente s’est déjà formé dans un environnement qui pousse dans une direction. La préférence exprimée en fin de grossesse est réelle, mais elle s’est construite dans un contexte façonné par des intérêts qui ne sont pas tous médicaux.
La loi ne juge pas les femmes qui ont demandé une césarienne. Elle encadre les conditions dans lesquelles les établissements privés peuvent la proposer. Ce sont deux choses différentes, même si, concrètement, certaines femmes se retrouveront avec moins d’options qu’avant.
Ce que révèle cette décision, au fond, c’est une tension que beaucoup de systèmes de santé connaissent : l’accouchement est un événement médical, mais aussi économique, social et intime. Quand les incitations financières pèsent plus lourd que l’indication clinique dans la décision d’opérer, il revient au législateur de remettre les critères médicaux au centre. C’est ce que la Turquie a choisi de faire – tardivement, mais avec des chiffres qui rendaient difficile de ne pas agir.